Congestion ou stase... un peu de sémantique
Congestion or stasis... a question of semantics
Auteurs/Authors : Langeron P.
Résumé :
La pathologie veineuse pelvienne chez la femme a été très heureusement inscrite au programme de la réunion de la Société Française de Phlébologie du 3 juin 2006 à Lyon. M'étant dans le passé particulièrement intéressé à cette question, je ne puis que m'en réjouir. Je voudrais cependant rappeler que, dans les années 50 et les suivantes, un certain nombre de publications françaises ont abordé – sous divers angles – la physiologie et les dysfonctionnements de cette circulation, faisant généralement mention de syndromes de stase et non de congestion.
A l'époque, cette pathologie n'avait pas suscité beaucoup d'intérêt chez les angiologues et gynécologues pourtant intéressés au premier chef ; mais, depuis quelque temps, en relation avec les progrès de nos explorations, nous voyons resurgir cette question.
Le terme qui semble actuellement le plus souvent utilisé est celui de « congestion ». Je pense à ce propos, que certains points de sémantique méritent d'être précisés. Le mot « congestion » est indiscutablement français ; ainsi, on trouve dans le parler courant, voire populaire, les termes de « congestion pulmonaire », de « visage congestionné » et, en cas de noyade en période digestive, on accusait volontiers autrefois une congestion (terme actuellement remplacé par hydrocution).
Ce terme a été repris par l'anglais mais avec un sens sensiblement dévié : en français, la congestion ou état congestif implique un hyperafflux sanguin, voire l'infiltration hématique d'un tissu ou d'un organe.
En anglais, si j'en crois mon dictionnaire, « congestion » signifie simplement : embouteillage, encombrement… et ne prend pas en compte la notion d'hyperafflux.
Le même mot a donc pris dans nos deux langues deux sens différents. On observe le même phénomène avec l'adjectif « invasif » qui est un terme français qui signifie envahissant alors qu'en anglais « invasive » a pris le sens d'agressif, vulnérant… Cette double signification d'un même mot entretient une certaine ambiguïté : si, en effet, la signification française nous fait facilement comprendre qu'un cancer peut être ou non « invasif », il est beaucoup moins évident qu'une simple technique d'exploration, par exemple, puisse être « envahissante » ! De même, le terme « congestion » ne peut s'appliquer – stricto sensu – à des états de stase. Le fait que la signification de ces termes soit différente en français et en anglais ne doit pas pour autant nous faire adopter le sens anglo-saxon. En somme, en utilisant « congestion pelvienne », en fonction d'une certaine anglomanie en vogue, on abandonne le français et on sacrifie au franglais !
N'abandonnons donc pas le terme stase (qui dit bien ce qu'il veut dire) au profit de congestion (très imprécis et qui ne rend pas compte de la nature du phénomène).
Ce sera plus difficile (mais non impossible) pour « invasif » qui semble déjà profondément ancré dans la littérature médicale française.
Un exemple autoroutier fera peut-être mieux comprendre la différence entre congestion par hyperafflux et stase en amont d'un obstacle. Lors des grandes migrations saisonnières, nos autoroutes sont encombrées de véhicules. Il s'agit d'un hyperafflux, responsable de la circulation en accordéon que nous connaissons bien. Dans le cas d'un accident, le blocage de la circulation est dû par contre à des difficultés d'écoulement de la circulation, déterminant une stase en amont. Si les deux mécanismes peuvent avoir des conséquences qui se rejoignent, ils diffèrent par leur cause et leur nature.
En pathologie veineuse pelvienne, on pourrait parler de « congestion » en cas, par exemple, de fistule artério-veineuse ou de dérivation circulatoire (syndrome de vol)… mais il s'agit généralement de simples difficultés au retour veineux, donc d'un syndrome de stase. Du point de vue sémantique, la distinction entre congestion et stase mérite d'être faite parce qu'il s'agit de processus différents mais aussi parce qu'à des troubles de nature différente doivent être opposées des thérapeutiques appropriées. Je signalerai enfin que l'anglais admet parfaitement le mot « stasis » et que parler de stase ne doit pas en principe surprendre une oreille anglophone ! On observera également que « congestion » disparaît pratiquement peu à peu du vocabulaire médical : on ne parle plus de « congestion cérébrale » mais d'accident vasculaire cérébral !… La Phlébologie devrait-elle être une exception ?
Me méfiant toutefois de mon interprétation, j'ai pris – par précaution – l'avis du Comité d'étude des termes médicaux français qui a confirmé mon point de vue : une distinction est effectivement à faire entre – la congestion : phénomène actif – et la stase : phénomène essentiellement passif.
Pour clore ces considérations, et en tirer une conclusion, efforçons-nous, en France (ainsi que dans notre espace francophone) et aussi en Phlébologie de parler français et non franglais.
RÉFÉRENCES
(Limitées, pour mémoire et par ordre chronologique, aux travaux en langue française publiés avant 1991)
Summary :
La pathologie veineuse pelvienne chez la femme a été très heureusement inscrite au programme de la réunion de la Société Française de Phlébologie du 3 juin 2006 à Lyon. M'étant dans le passé particulièrement intéressé à cette question, je ne puis que m'en réjouir. Je voudrais cependant rappeler que, dans les années 50 et les suivantes, un certain nombre de publications françaises ont abordé – sous divers angles – la physiologie et les dysfonctionnements de cette circulation, faisant généralement mention de syndromes de stase et non de congestion.
A l'époque, cette pathologie n'avait pas suscité beaucoup d'intérêt chez les angiologues et gynécologues pourtant intéressés au premier chef ; mais, depuis quelque temps, en relation avec les progrès de nos explorations, nous voyons resurgir cette question.
Le terme qui semble actuellement le plus souvent utilisé est celui de « congestion ». Je pense à ce propos, que certains points de sémantique méritent d'être précisés. Le mot « congestion » est indiscutablement français ; ainsi, on trouve dans le parler courant, voire populaire, les termes de « congestion pulmonaire », de « visage congestionné » et, en cas de noyade en période digestive, on accusait volontiers autrefois une congestion (terme actuellement remplacé par hydrocution).
Ce terme a été repris par l'anglais mais avec un sens sensiblement dévié : en français, la congestion ou état congestif implique un hyperafflux sanguin, voire l'infiltration hématique d'un tissu ou d'un organe.
En anglais, si j'en crois mon dictionnaire, « congestion » signifie simplement : embouteillage, encombrement… et ne prend pas en compte la notion d'hyperafflux.
Le même mot a donc pris dans nos deux langues deux sens différents. On observe le même phénomène avec l'adjectif « invasif » qui est un terme français qui signifie envahissant alors qu'en anglais « invasive » a pris le sens d'agressif, vulnérant… Cette double signification d'un même mot entretient une certaine ambiguïté : si, en effet, la signification française nous fait facilement comprendre qu'un cancer peut être ou non « invasif », il est beaucoup moins évident qu'une simple technique d'exploration, par exemple, puisse être « envahissante » ! De même, le terme « congestion » ne peut s'appliquer – stricto sensu – à des états de stase. Le fait que la signification de ces termes soit différente en français et en anglais ne doit pas pour autant nous faire adopter le sens anglo-saxon. En somme, en utilisant « congestion pelvienne », en fonction d'une certaine anglomanie en vogue, on abandonne le français et on sacrifie au franglais !
N'abandonnons donc pas le terme stase (qui dit bien ce qu'il veut dire) au profit de congestion (très imprécis et qui ne rend pas compte de la nature du phénomène).
Ce sera plus difficile (mais non impossible) pour « invasif » qui semble déjà profondément ancré dans la littérature médicale française.
Un exemple autoroutier fera peut-être mieux comprendre la différence entre congestion par hyperafflux et stase en amont d'un obstacle. Lors des grandes migrations saisonnières, nos autoroutes sont encombrées de véhicules. Il s'agit d'un hyperafflux, responsable de la circulation en accordéon que nous connaissons bien. Dans le cas d'un accident, le blocage de la circulation est dû par contre à des difficultés d'écoulement de la circulation, déterminant une stase en amont. Si les deux mécanismes peuvent avoir des conséquences qui se rejoignent, ils diffèrent par leur cause et leur nature.
En pathologie veineuse pelvienne, on pourrait parler de « congestion » en cas, par exemple, de fistule artério-veineuse ou de dérivation circulatoire (syndrome de vol)… mais il s'agit généralement de simples difficultés au retour veineux, donc d'un syndrome de stase. Du point de vue sémantique, la distinction entre congestion et stase mérite d'être faite parce qu'il s'agit de processus différents mais aussi parce qu'à des troubles de nature différente doivent être opposées des thérapeutiques appropriées. Je signalerai enfin que l'anglais admet parfaitement le mot « stasis » et que parler de stase ne doit pas en principe surprendre une oreille anglophone ! On observera également que « congestion » disparaît pratiquement peu à peu du vocabulaire médical : on ne parle plus de « congestion cérébrale » mais d'accident vasculaire cérébral !… La Phlébologie devrait-elle être une exception ?
Me méfiant toutefois de mon interprétation, j'ai pris – par précaution – l'avis du Comité d'étude des termes médicaux français qui a confirmé mon point de vue : une distinction est effectivement à faire entre – la congestion : phénomène actif – et la stase : phénomène essentiellement passif.
Pour clore ces considérations, et en tirer une conclusion, efforçons-nous, en France (ainsi que dans notre espace francophone) et aussi en Phlébologie de parler français et non franglais.
RÉFÉRENCES
(Limitées, pour mémoire et par ordre chronologique, aux travaux en langue française publiés avant 1991)
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